l'inouï #1
Introduction à FAMA de Furrer
Le travail de Philippe Leroux
Sommaire du n° 2
Sommaire du n° 1
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Conclusion

Les perspectives de l'histoire

Arrivés au moment de tirer les conclusions de notre analyse, nous pouvons revenir aux questions soulevées dans l'introduction autour du rapport avec la pensée structuraliste et la musique sérielle. Le compositeur lui-même, interrogé sur la question, aime à se situer dans une "perspective historique" par rapport au structuralisme et au sérialisme. Une réflexion à partir de notre analyse peut nous permettre de comprendre comment interpréter cette idée de perspective historique. Tout d'abord, il est évident que, dans cette pièce, non seulement la forme en cinq parties inspirée par le livre de Jamnitzer, mais l'ensemble est bien structuré. En effet, les mesures, les durées et chaque note de cette pièce sont déduites selon des calculs précis. Mais, ici, l'intérêt du compositeur ne semble pas être tourné vers la déduction du matériau compositionnel à partir d'une série ou d'une idée musicale comme ce fut la pratique dans la musique sérielle. Il n'y a pas la recherche d'une unité du matériau en le développant avec une série de principes décidés par l'auteur. Au contraire, ici on a pu relever la volonté de réunir des éléments qui appartiennent à différents terrains qu'a priori ne présentent pas des points de connexion possible : le tout est ramené au "concret" d'une opération intellectuelle telle que le canon interprété comme rapport entre deux facteurs, deux valeurs, deux séries numériques ; un rapport qui devient souvent celui de la poursuite d'une voix-cible (ou d'une série-cible).

De ce point de vue, on s'éloigne de l'esprit qui anime la plupart des pièces sérielles, en cherchant l'unité du discours musical plutôt dans le processus même que dans le matériau, même si, de fait, on reste toujours à l'intérieur des termes de la logique sérielle et de son esprit dialectique qui suggère une confrontation avec le(s) matériau(x). Simplement, cette attitude laisse entrevoir, entre Brice Pauset et le sérialisme, les traces des développements "au-delà du sérialisme" au cours des années soixante-dix : notamment la "nouvelle complexité" dans l'idée d'articuler la musique par assemblage d'éléments simples qui forment un "objet" musical complexe.

Mais notre réflexion ne se peut arrêter à la conception harmonique et à l'articulation du temps de l'oeuvre. En effet, nous avons aussi pu apercevoir que la construction musicale qui sort de cette opération "postsérielle" est en quelque sorte au service d'une recherche à l'intérieur du son, soit dans les subtiles variations du timbre (le jeu entre le son du piano et son "ombre" informatique), soit dans les variations de hauteurs parfois menées jusqu'au huitième de ton. On peut voir dans la maîtrise avec laquelle cela est réalisé la marque de la recherche sonore des années 1970 et 1980, à partir des compositeurs "spectraux" (il ne faut pas oublier ses études avec Gérard Grisey) en passant par les expériences de la technologie du temps réel à l'Ircam et, pourquoi pas, jusqu'aux dernières oeuvres de Nono des années 1980. L'idée de perspective historique nous semble alors de plus en plus miroir d'une "conscience historique" de la part du compositeur. Elle nous paraît également une "perspective" qui trouve son originalité dans les plis de l'histoire, où le sérialisme est aussi vu comme une évolution d'un aspect de la pensée des maîtres flamands de la Renaissance (on pense aux "principes" qui règlent les canons mensurali), et la recherche "à l'intérieur du son" n'est qu'une évolution informatisée de ce que Beethoven pouvait faire avec le piano de son époque.

Enfin, la position esthétique qui sort de cette partition est celle d'appartenir a un langage qui se veut actuel, évolution et mémoire d'esthétiques musicales grandies autour du structuralisme (du sérialisme, à son "maniérisme" de la "nouvelle complexité" et à l'élaboration "sérielle" du spectre musical), mais qui se prête à des résonances les plus éloignées dans le temps, avec, bien sûr, un certain regard plein de mélancolie.

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Perspectivae Sintagma I

[1] Les jeux de la perspective
[2] Le canon, une arrière-pensée
[3] Matériaux harmoniques
[4] Les canons
[5] Articulations du temps
[6] Le canon et la mélancolie
[7] Suggestions du timbre
[8] La voix informatisée du piano
[9] Conclusion
[10] Glossaire